Edourd Glissant

Edouard GLISSANT Archipels pluriels LITTÉRATURE L’identité comme relation entre les cultures du monde est au coeur de la pensée du poète et philosophe martiniquais. Il était de passage à Genève. «Indes! ce fut ainsi, par votre nom cloué sur la folie, que commença la mer», dit le premier des six chants qui racontent la conquête de l’Amérique et le cauchemar de l’esclavage. La parole d’Edouard Glissant plane encore dans la salle du Théâtre Saint-Gervais où la foule émue se redresse, s’ébroue, s’éveille comme d’un rêve du long poème Les Indes (1956) que vient de dire magnifiquement la comédienne Marianne Basler. «Quand je me rends en bateau en Martinique, je pense toujours aux corps des Africains au fond de l’océan», racontait un peu plus tôt son auteur, s’entretenant avec le professeur Antoine Raybaud. Face à la salle comble, Edouard Glissant s’exprime avec une aisance chaleureuse, une profonde humanité et un humour souvent facétieux, déroulant sa pensée avec la précision et la beauté d’une équation mathématique.
C’était samedi dernier. Le poète né en 1928 à Sainte-Marie, au nord de la Martinique, était invité par l’Association pour une Maison de la littérature à Genève, à l’occasion de la 14e Semaine de la francophonie (notion qui, par ailleurs, ne «l’intéresse pas»); quelques jours auparavant, il avait dialogué avec Michel Butor à l’université et, la veille, donné une conférence à l’ONU avec l’ambassadeur français Stéphane Hessel – sur l’universalité, «un leurre», à ses yeux.

espaces imaginaires

Lui oppose à l’universel et à l’identique, liés à la domination et aux crimes coloniaux, une diversité consentie et l’idée de «mondialité», soit «la rencontre des cultures du monde, leur influence réciproque, leurs oppositions, rejets, accords et symphonies», dit-il. Edouard Glissant a ainsi développé l’idée du «Tout-Monde», imaginant des outils pour penser un monde où les archipels ont remplacé les continents, où les «rencontres multiples qui ouvrent au grand large» se sont substituées aux races. Contre le «face-à-face entre Noirs et Blancs», au-delà du concept de négritude d’Aimé Césaire, il fonde sa pensée sur l’idée de créolisation, «mouvement perpétuel d’interpénétrabilité culturelle et linguistique». Un métissage qui «rapproche les irraprochables, explique-t-il. Il y a de nouveaux espaces du monde à explorer, pas seulement géographiques ou politiques, mais poétiques: des espaces imaginaires à partager. Nous ne sommes plus divisés entre colons et colonisés, la nouvelle génération est déjà au-delà.»

La poésie avant tout

Son écriture même est produit de la différence, dialogue avec l’autre. «La poétique du créole est ce qui a instruit mes manières de pratiquer la langue française», relève-t-il. Traversée par le créole, elle est hétéroclite, hétérogène et foisonnante, ses poèmes tissés d’échos énigmatiques et de néologismes, réputés difficiles. Mais on se sent porté par un désir de les dire à voix haute, comme si ces mots refusaient leur abstraction de papier. Alors les images s’éclairent et le rythme fait sens, les sons roulent, se frottent et s’incarnent, et le chant mystérieux se laisse embrasser dans une compréhension intuitive. Edouard Glissant rit quand on lui en fait part. «Si tout était clair, cela voudrait dire que je ne me tiens pas où il faut; le poète parle à partir de l’obscur.»
Prix Renaudot 1958 pour La Lézarde, premier volume d’une saga qui interroge l’identité et la parole d’un peuple de descendants d’esclaves, il dit ne pas croire au récit ni au roman: «Ce sont des caprices de la mode actuelle, non des genres majeurs. Il y a d’abord la langue, le poème, la catharsis philosophique. J’écris actuellement un roman mais… c’est de la poésie!»

passerelles

Pour lui, la parole poétique, cette «force des profondeurs», est seule capable d’exprimer l’enchevêtrement d’imaginaires qui fonde le Tout-Monde; elle est pensée de l’errance, du chaos et de l’éclatement né du choc des cultures. Elle dessine les contours d’une philosophie connectée à la différence, ouverte sur l’imprévisible – dans le Tout-Monde, «il faut apprendre à exister sans forger à l’avance des plans sur la comète… Mais les gens adorent les plans quinquennaux!» sourit Glissant.
Au fil de ses ouvrages, il a élaboré une poétique de la relation1. C’est qu’entre ces archipels, il s’agit de lancer des passerelles. L’image du rhizome organise son travail: «La racine unique tue autour d’elle; le rhizome est une racine en réseau qui ne tue pas mais aide les autres racines, renforce les arbres, explique Glissant. Guattari a appliqué cette image au mode de pensée, je l’ai appliquée au mode de l’identité.»
Il constate que l’identité-rhizome, ou identité-relation, «se développe de plus en plus, malgré les guerres». Et de citer l’exemple de la Caraïbe, du Brésil ou des Etats-Unis, «pays peuplé de puritains du XVIIe siècle qui ont tout exterminé, où le pouvoir était aux mains d’une centaine de familles blanches protestantes, et qui vient d’élire Barack Obama». Au-delà des changements concrets que réalisera ou non le nouveau président, son élection est emblématique d’une situation nouvelle: «C’est le triomphe de l’idée de créolisation et un pas extraordinaire pour les Etats-Unis.» Glissant développe cette idée dans L’Intraitable beauté du monde, une «adresse à Barack Obama» cosignée par Patrick Chamoiseau qui s’est déjà vendue à 100 000 exemplaires. «Je pense que les USA vont maintenant regarder le monde d’un autre oeil. S’ils avaient su que Bagdad était l’héritière d’une civilisation trois fois millénaire, l’auraient-ils bombardée?»
Attentif aux diverses expressions de la créolisation, le poète a fondé l’Institut du Tout-Monde2, atelier de recherche sur la pensée archipélique qui reçoit des collaborations du monde entier. Les derniers ouvrages qu’il a coécrits avec Patrick Chamoiseau ont pris naissance dans ce terreau (ainsi de Quand les Murs tombent, qui combattait l’idée «réactionnaire» d’un Ministère français de l’identité nationale).

appel à l’utopie

Ecrivain militant, Edouard Glissant mêle étroitement poétique et politique. A Paris, il a étudié l’ethnologie, l’histoire et la philosophie; proche des mouvements indépendantistes et autonomistes antillais, il est interdit de séjour sur son île natale entre 1959 et 1965; lorsqu’il y retourne, il fonde l’Institut martiniquais d’études et la revue en sciences humaines Acoma.
«Il est urgent d’avoir des utopies», estime le philosophe, qui voit dans l’actuelle mobilisation sociale aux Antilles le signe d’un changement possible de paradigme. «C’est la première fois que les dessous de l’oppression économique sont dévoilés. Les revendications vont à présent changer de nature, et porter aussi sur une transformation du système.» L’indépendance? «Les Antillais aimeraient bien, mais ils en ont peur.» Glissant est l’un des neuf auteurs à avoir signé le «Manifeste pour des ‘produits’ de haute nécessité» (Le Courrier du 20 février 2009), un appel qui développe l’une de ses idées centrales, ce qu’il appelle «le Poétique»: «L’intuition et l’imaginaire du monde doivent être au centre des actions et des pensées politiques.» Et de résumer sa pensée par une formule: «Agis dans ton lieu, pense avec le monde.» La relation, toujours. 1 Reprise dans Philosophie de la relation, à paraître chez Gallimard le 9 avril 2009.
2 www.tout-monde.com
Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Ed. Galaade, 2009.

article de ANNE PITTELOUD

http://www.dailymotion.com/video/x86gvz



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